Porte de bronze de Triqueti

porte de bronze de la Madeleine - baron de Triqueti - détail
  • porte de bronze de la Madeleine - baron de Triqueti - détail

En franchissant le péristyle, le visiteur découvre le parti très sobre adopté pour l'entrée principale de l'église. Sous une corniche à denticules, portée par deux fortes consoles, le décor minéral de perles, rais de cœur et feuilles très stylisées retient à peine l'attention tant le regard est attiré par les fontes historiées. Le ministre de l'Intérieur qui présidait aux travaux voulut une porte de bronze, comme on en voyait au Panthéon romain et dans les basiliques chrétiennes les plus vénérables de Pise, Rome, Vérone ou Venise. Un modèle s'imposa cependant à Henri de Triqueti (1804-1874) qui accepta la commande, celui des portes de Ghiberti au Baptistère de Florence.

Aristocrate, le baron de Triqueti pratiquait la sculpture pour son plaisir ; il avait été remarqué au Salon de 1831 parmi les jeunes sculpteurs romantiques que le chantier de La Madeleine allait tant occuper. Il avait déjà reçu une commande pour la Chambre des députés mais n'avait pas encore prouvé son talent de sculpteur monumental. Grâce au fonds du musée de Montargis, on connaît mieux aujourd'hui l'œuvre de Triqueti. Élève d'Hersent, il était peintre et sculpteur à la fois : la composition de ses reliefs se ressent de cette dualité.

Triqueti accepta la commande en 1834 et réalisa les modèles des fontes en quatre ans, avec l'aide du sculpteur Maindron. Les dates de conception des plâtres de 1836 et de 1837 apparaissent d'ailleurs sur les panneaux inférieurs. La porte fut seulement installée en 1841 car le public avait été admis dans l'atelier des fondeurs pour voir les œuvres de près. L'opinion fut unanime dans ses éloges et le baron de Triqueti devint célèbre aussitôt.

En effet, les portes de La Madeleine sont exceptionnelles par leurs dimensions qui les rendent plus grandes que la porte de bronze de Saint-Pierre de Rome, et par leur légèreté due à une fonte extrêmement savante. Les fondeurs Louis Richard, Eck et Durand utilisèrent seulement un quart des 12 500 kg de bronze obtenus du ministre de la guerre. A cause de cette légèreté, les portes peuvent défier le temps, comme l'ont fait les bronzes antiques les plus minces. En outre, elles présentent le bronze à nu, sans l'artifice de la dorure ; la subtilité de l'imagier est ainsi servie par le travail du fondeur. Antoine Krieger a même établi qu'elles avaient coûté dix à quinze fois moins cher que les Portes du Paradis de Ghiberti qui sont quatre fois plus petites.

La porte est constituée d'un contre chambranle orné d'un motif de rinceaux issus de feuilles d'acanthe ; une corniche à denticules porte le relief d'une imposte, partie fixe où commence l'illustration du Décalogue. Triqueti y a figuré Moïse donnant les Tables de la Loi aux Hébreux :
le prophète sort du cadre et domine les deux premières évocations des Dix Commandements ; les huit autres sont figurés dans les panneaux carrés entourés de clous des deux vantaux ; le sculpteur évite ainsi le compartimentage trop serré du baptistère de Florence. Comme dans un livre à images, chacune des scènes de l'Ancien Testament est légendée du texte latin du Décalogue, avec quelques citations bibliques à l'intérieur de la composition.

Nous donnons ici la traduction des textes et l'explication sommaire des scènes bibliques choisies par Triqueti dans l'Ancien Testament. Artiste protestant très religieux, le sculpteur a fait une œuvre grandiose en surpassant ses modèles et en rendant chaque sujet très intelligible. Grâce à l'habileté des fondeurs, certaines parties sont détachées en haut relief : des jeux d'ombre et de lumière très expressifs animent ainsi les panneaux. Depuis l'installation des portes, la plupart des commentateurs ont reconnu là un des chefs-d'œuvre de la sculpture romantique : la vigueur des anatomies, la science des drapés et l'habileté des raccourcis prouvent que Triqueti a fait œuvre moderne en évitant un travers de son époque, le pastiche du Moyen Âge et de la Renaissance.

Avec cette sculpture si monumentale, l'artiste devint l'un des sculpteurs officiels du règne de Louis-Philippe. Il travailla avec la fille du roi au mausolée du duc d'Orléans et collabora à la grande entreprise du tombeau de Napoléon aux Invalides.